Écrits

Sur l'inutile

쓸모없음에 대하여 — ce que l'on jette, et ce que l'on ne fait qu'emprunter un temps.

De l'écorce, gardée

Cet arbre est-il utile ?

Mai 2019

J'étais assis à l'ombre d'un grand arbre, à regarder des enfants courir. Assis là, j'ai repensé à un documentaire vu peu de temps auparavant sur le designer industriel Dieter Rams, aujourd'hui un vieil homme.

Pourquoi le rappelons-nous sans cesse ? Que signifie-t-il pour une époque comme la nôtre ?

Il demande :

Pourquoi le nom — la marque — doit-il s'étaler si grand sur la face d'un objet ?
Pourquoi dessiner une voiture pour qu'elle soit rapide, plutôt que meilleure ?
Pourquoi un dessin devrait-il changer encore, au seul service du marketing ?

Je peux lui répondre. Je ne suis pas sûr que mes réponses soient justes. Le monde se remplit de choses de plus en plus utiles. Et pourtant, utile ne veut pas dire meilleur.

Je lève les yeux vers les branches et les feuilles au-dessus de mon banc. Cet arbre n'a pas poussé pour mon usage. Il a poussé pour lui-même, a étendu ses branches, ouvert ses feuilles. Je n'ai fait qu'emprunter la place un moment. Jusqu'à ce que je m'assoie dessous, l'ombre qu'il jetait n'était utile à personne.

Et puis tout ce que l'on jette. À côté de mon banc s'entassent les restes de la fête du quartier — jetés à l'instant où l'amusement a pris fin, parce qu'ils avaient cessé d'être utiles.

L'inutile n'est peut-être qu'un usage que personne n'a encore trouvé, ou que nous avons oublié. Et l'utile, une inutilité que nous n'avons pas encore comprise.

Je le dis avec prudence. Et pourtant — ne pourrait-il pas y avoir davantage de cette inutilité que l'on emprunte un moment, comme j'ai emprunté cette ombre ? Ne pourrions-nous pas emprunter une chose un moment, et que ce soit là ce qui tient l'équilibre ?

Dans un monde qui crie ce qui est utile, j'essaie d'écouter ce qui ne l'est pas.

Le cercle de l'intégrité

Juillet 2024

Mes yeux me lâchent. Ce que je vois net et ce que je ne vois plus ont échangé leurs places. Quand le regard change, la pensée change avec lui.

Le support à marque-page de la photographie vient d'un arbre laissé à terre sur un chantier, l'hiver dernier, abattu puis abandonné. Au fil des saisons le bois a rendu l'eau qu'il retenait, et il s'est fendu. Un bois qui s'est fendu, on le jette. Il est classé comme déchet industriel. Il n'a aucun usage.

Avant d'être artisan, j'ai travaillé avec quantité d'usines et de laboratoires, ici et à l'étranger. La technique moderne est un ensemble de méthodes pour garder un matériau « entier ». Pour rester à l'intérieur du cercle de l'intégrité, nous dépensons du savoir-faire, et beaucoup d'énergie, à empêcher le bois de s'ouvrir. Nous retardons, aussi longtemps que nous le pouvons, l'arrivée du temps à sa destination.*

Plus notre accomplissement technique s'élève, plus ce cercle de l'intégrité s'est resserré. Oui — c'est cela que nous appelons « durabilité ».

Un artisan est quelqu'un qui aime la matière. Je voudrais infléchir notre confiance en l'« intégrité ». Je voudrais faire du nom « intégrité » un verbe : « demeurer entier ».

Je pose la laque par-dessus ce qui s'est ouvert. À travers la laque on voit encore les traces qu'a laissées le bois en s'ouvrant — le souffle de l'arbre qui s'exhale. On dirait qu'il est vivant et qu'il continue de respirer.

En relevant la tête, je m'aperçois que je tends la main à droite vers le toucher, et à gauche vers l'art. Je me demande s'il n'y aurait pas une autre route pour l'artisanat.

L'avenir fait de son mieux pour devenir le passé.* Je voudrais tailler le présent dans ce bloc que l'on appelle l'avenir, celui qui n'a pas de forme fixée.*

La beauté que chaque jour fait naître — en passant de l'inutile à l'utile, et retour.

*Certaines de ces phrases sont adaptées du roman Trust d'Hernan Diaz.

Il n'a pas besoin de devenir quoi que ce soit

Octobre 2025

Un bloc de chêne que je garde depuis longtemps. Il est beau sans avoir à devenir quoi que ce soit. Il vient de l'endroit où une branche se sépare du tronc : le fil y est dense et il ne se sculpte pas facilement. J'en fais un chaha (茶荷), ce petit plateau où l'on déplace les feuilles de thé. L'essentiel est resté tel quel — brut, et hérissé de pointes.

Je demande où finit la nature et où commence l'artisanat.
Je demande où finit l'artisanat et où commence la technique.
Je demande où finit l'IA et où commence « moi ».

La technique est l'art de découvrir puis d'apprivoiser. Je voulais interroger ces frontières, même si à vrai dire elles importent moins que je ne le pensais. Les hommes ne cesseront pas d'élargir ce qu'ils appellent « moi ».

Ce que je sais, c'est que le bloc me paraît encore vivant, et que nous semblons être devenus amis, avoir passé la journée à jouer. C'est tout, et c'est assez. En rangeant l'établi, je me surprends à souhaiter être « sobre et sec ».

* À vrai dire, cette histoire n'est pas celle de 일상의 도구점, « la boutique des outils du quotidien », mais de 일탈의 도구점, « la boutique des outils de l'écart ».

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